vendredi, 28 avril 2017 04:18

La lente adoption du Trunk SIP en France

Écrit par  Edmond Arcay
La lente adoption du Trunk SIP en France © DR

POINT MARCHÉ - Mutualisation des abonnements, flexibilité des capacités face aux besoins, ouverture aux outils numériques de communication et collaboration... Malgré les nombreux avantages qu’apporte le SIP, son pourvoyeur, le Trunk, peine à se généraliser en France. Notamment du côté des PME.

Oubliés les débuts calamiteux, il y a 10 ans, de la voix sur IP (VoIP). « À cause du réseau data en France qui n’était pas stable, soutient Laurent Marchal, directeur des ventes chez Keyyo. Le protocole SIP est vite devenu assez stable. » Et donc capable d’offrir une qualité voix aussi bonne que celle de la téléphonie traditionnelle sur ligne analogique du réseau historique RTC et Numeris (T0 et T2). Rappelons que le protocole standardisé SIP (Session Initiation Protocol) s’inscrit comme une couche d’abstraction du support pour faire dialoguer en IP deux équipements hétérogènes. Un service que l’opérateur met en œuvre en déployant un Trunk SIP (ou SIP Trunk). Un « tuyau » virtuel qui relie deux systèmes (IPBX ou autres) depuis le réseau de l’entreprise à celui de l’opérateur en vue de remplacer les lignes analogiques et T0/T2. Un compte SIP fait donc transiter les appels à partir d’une connexion Internet haut débit xDSL, fibre ou même potentiellement hertzienne (GSM, 3G/4G). « Le Trunk SIP permet de faire de la VoIP de bout en bout », résume Pierre-Alexandre Fuhrmann, responsable technique EMEA chez Mitel.

Les avantages du « Trunk », et des technologies IP, sont nombreux. « En analogique, quand on veut ajouter des canaux de communication, il faut installer une carte T2 de 30 canaux et les abonnements qui vont avec. Avec le Trunk SIP, on peut commander de la connectivité au canal près, confirme Guillaume Prince-Labille, directeur marketing chez Nerim. C’est simple et souple car on s’affranchit de la dimension matérielle. » Autrement dit, le Trunk SIP permet à l’entreprise d’adapter ses capacités d’appels téléphoniques à ses besoins du moment. À condition de disposer d’une liaison suffisamment dimensionnée pour supporter les besoins évolutifs de l’entreprise (environ 1 Mbit/s pour 10 appels simultanés non compressée en G711).

LA VOIP, C’EST COMME PASSER DU NOKIA 3310 À L’IPHONE

À cette flexibilité s’ajoute la richesse d’un outil, le PBX, capable d’offrir des centaines de fonctionnalités que l’entreprise pourra exploiter pour améliorer son fonctionnement interne et sa relation client. Mais « la vraie révolution industrielle, ce sont les usages qu’on met autour de la VoIP : mobilité, communications unifiées, messagerie, synchronisation des appels sur les fixes et mobiles, etc. C’est comme passer du Nokia 3310 à l’iPhone », assure Laurent Marchal. « Le métier de l’opérateur change, il devient un vrai partenaire de l’entreprise dans le développement de son chiffre d’affaires avec l’intégration du CRM, de la messagerie unifiée, des outils statistiques », estime Alexandre Nicaise le p-dg d’Alphalink. Lancer un appel téléphonique depuis un CRM devient une commodité.

Le Trunk SIP s’inscrit aussi dans une vision économique avec la convergence des services et leur mutualisation sur une seule infrastructure. « On constate un écart type de 15-20%, voire 60-70% sur des vieux contrats en cours sur le réseau RTC de l’opérateur historique », soutient Alexandre Nicaise. Le Trunk SIP s’impose surtout auprès des entreprises multi sites. « Pas tant sur le prix de la minute désormais très bas, mais sur la mutualisation des abonnements en un seul », confirme Bruno David, directeur général de Foliateam. Des économies sur le coût des communications sont néanmoins possibles à l’international. Interoute, qui exploite son propre réseau en Europe, propose la portabilité dans 44 pays. « Le Trunk SIP apporte des sources d’économies, notamment en proposant des appels à l’international inter sites à des coûts locaux », justifie Raphaël Salmon, directeur commercial de l’opérateur d’infrastructure. Mieux, l’entreprise peut choisir plus facilement son opérateur. « Les grandes entreprises installent leur session border controller (un firewall voix qui permet de sécuriser le réseau et créer un point de démarcation avec le réseau de l’opérateur, ndlr) dans des “carrier hotel”, des points de concentration réseau des datacenters, pour accéder à des centaines d’opérateurs, explique Guillaume Boulle, spécialiste interopérabilité chez Nextiraone. Il y a juste un bout de câble à louer, un cross connect, entre le SBC et celui de l’opérateur. » Ou comment le basculement simple et rapide d’un opérateur à l’autre renforce la pression concurrentielle pour négocier les contrats.

UNE ADOPTION ENCORE TIMIDE

Malgré ces avantages et la maturité du protocole de VoIP, force est de constater que le Trunk SIP est loin d’avoir submergé les entreprises en France. Selon Innov Research, 57% des PME auraient commencé à migrer vers la VoIP. Un chiffre qui tombe à 50% pour les ETI et grandes entreprises. Mais il s’agit d’une vue qui mixte à la fois migration des PABX vers les IPBX et celle des canaux voix vers l’IP. Du coup, « seuls 25% des canaux voix ont été migrés en IP », précise Olivier Menez, directeur marketing communications unifiées et collaboration chez Orange Business Services (OBS). De son côté, Scholé Market recense 58% des entreprises en VoIP aujourd’hui. « Des entreprises à partir de 1 salarié », souligne Nicolas Amestoy, responsable du cabinet d’études. Un taux qui intègre donc les petits commerces de proximité souvent équipés de box grand public. D’autres chiffres circulent, probablement plus proches de la réalité. Environ un tiers des entreprises auraient adopté des offres de VoIP, dont 28% sur site via un IPBX (ou PABX enrichi de passerelles IP) et 5% en cloud PBX (ou Centrex/standard hébergé).

« L’écrasante majorité de ce qui existe en parc installé est encore sur lignes analogiques et Numéris », confirme Christophe Mathiolon responsable marketing produits chez AlcatelLucent Entreprise, dont deux-tiers des ventes en direction des PME se font encore en analogique. « On voit clairement une hausse des raccordements, mais ce n’est pas la majorité », confirme son homologue chez Mitel. Et de préciser que, au global en 2016, 25% (20% en 2015) des accès réseau opérateur déployés par le fournisseur canadien se font en Trunk SIP. Un taux qui monte à 45% dans le cas des grandes entreprises. Et 70% du marché reste encore équipé de postes téléphoniques analogiques.

LA VOIP N’EST PAS LA PRIORITÉ DES PME

La mise à niveau de l’infrastructure s’inscrit comme un des freins à l’adoption du tout IP et du Trunk SIP. D’autant que « la ToIP n’est pas forcément moins chère », concède Guillaume Boulle. Pour lui, « la valeur n’est pas dans la téléphonie, mais dans les usages qui apportent la flexibilité de configuration réseau, la mobilité du poste téléphonique, et évitent le double câblage. Mais cela nécessite un réseau d’entreprise prêt pour l’IP. » Des coûts de câblage parfois trop lourds pour basculer au tout IP. Et « la préoccupation première des PME/PMI est de facturer. La téléphonie est le moindre de leur souci, tant que ça marche », constate Nicolas Amestoy.

Dans quelques années, elles devront néanmoins s’en préoccuper. En novembre 2015, Orange a annoncé l’arrêt de la commercialisation des lignes analogiques RTC pour fin 2018. Et pour fin 2019 celle des lignes Numeris T0 et T2. Puis, à partir de la mi-2021, un arrêt progressif par plaques de l’exploitation des lignes concernées. « Cela s’effectuera sur plusieurs années », rassure le responsable chez OBS. De quoi laisser aux entreprises le temps de voir venir. Celles équipés d’un PABX devront, a minima, y ajouter des boîtiers de conversion analogique-numérique. Celles dotées d’IPBX de moins de 10 ans pourront probablement basculer directement en IP. À condition de certifier la conformité de leur standard téléphonique et l’ensemble des équipements (terminaux, messagerie, logiciels...) avec le Trunk SIP de l’opérateur. Fax, modem, services de télémaintenance, badgeuses, machines à affranchir, ascenseurs et autres terminaux de cartes bancaires sur lignes analogiques devront basculer sur des solutions IP. Certaines existent déjà (comme le protocole T38 pour les fax ou l’interconnexion au réseau mobile pour les ascenseurs...). « Des développements de solutions sont en cours », assure Olivier Menez qui a tout lieu de penser qu’elles seront prêtes pour l’échéance « sinon on ne pourra pas migrer ».

LA FIN DU RTC, UNE FORMIDABLE OPPORTUNITÉ

Des équipementiers aux opérateurs en passant par les intégrateurs, tous les acteurs que nous avons interrogés considèrent que la fin du RTC est une formidable opportunité. « Il n’y a pas vraiment d’alternative au Trunk SIP », selon Grégoire Boutonnet, directeur marketing de l’éditeur de solutions de téléphonie Cirpack. « Une opportunité qui va pousser les entreprises à réfléchir aux bénéfices de la VoIP et ses services », avance-t-on du côté de Mitel. Les alternatifs entendent également tirer parti de la situation. « L’arrêt du RTC va pousser les gros acteurs à communiquer sur une nouvelle technologie. Si je ne récupère que les miettes d’Orange, ce sera déjà énorme », illustre Laurent Marchal chez Keyyo. « La pression concurrentielle est un fait, mais elle était déjà bien présente sur les offres de raccordements RNIS », nuance-t-on du côté de SFR (filiale d’Altice, au même titre que le Journal des télécoms, ndlr.) qui néanmoins observe « une belle dynamique sur les offreurs de Trunk SIP, notamment sur le bas du marché. » Une dynamique qui pourrait amener à un mouvement de concentration où les opérateurs de taille moyenne rachèteraient les plus petits ou les plus spécialisés. Comme on a pu le voir avec Foliateam qui a absorbé Acropolis en novembre 2015 et Cirque France l’été dernier. Avant de se voir à leur tour racheter par les plus gros ? Avec le tout IP, la prochaine décennie promet de belles batailles en perspective sur le marché français des télécoms.

Écrit par Edmond Arcay

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