vendredi, 28 avril 2017 04:41

« La qualité est une chose sur laquelle nous ne devons jamais transiger »

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Song Kai, directeur général de Huawei France Song Kai, directeur général de Huawei France © JIM WALLACE

INTERVIEW - Huawei, troisième fabricant mondial de smartphones dans le monde, entend bien ravir la première place à Samsung. L’équipementier chinois ne néglige cependant pas le marché des produits à destination des entreprises, tout aussi important pour lui.

JDT : En l’espace de quelques années, vous vous êtes hissés sur le podium des fabricants de téléphones mobiles. Quelle est votre stratégie pour devenir leader et remplacer Samsung ? Dans une interview au Wall Street Journal, l’un des responsables de Huawei évoque un objectif de 4 ou 5 ans.

Song Kai : Sur le mobile, c’est vrai, Huawei n’affichait pas sa marque il y a quelques années. Nous fournissions des produits aux opérateurs en marque blanche. C’est toujours le cas. Notre fondateur (Ren Zhengfei) et Richard Yu (président de la branche des produits grand public chez Huawei) ont fait évolué cette stratégie il y a cinq ans. Selon eux, les smartphones, les tablettes et les montres sont des appareils incontournables pour capter et générer de l’information. C’est la raison pour laquelle nous avons renforcé notre image dans ces domaines. Dans le B2C, sans marque, il est impossible de survivre correctement. C’est pourquoi nous avons fixé comme stratégie de nous rapprocher petit à petit de Samsung et Apple. Notre fondateur a bien confirmé qu’il voulait devenir numéro un en Chine, puis petit à petit dans le monde. Cela prendra du temps ! Il y a encore une grande distance qui nous sépare de Samsung, le leader du marché. Les récents problèmes du Galaxy Note 7, constituent un problème pour Samsung bien sûr, mais c’est une leçon pour toute l’industrie. La qualité est une chose sur laquelle nous ne devons jamais transiger.

La route vers la première place passe-t-elle uniquement par un produit très haut de gamme ou par une présence dans le haut et le milieu de gamme ?

Un ou deux produits tous les ans, comme le fait Apple, ce serait l’idéal. L’approche du groupe américain est difficile à reproduire. Ils ont leur propre OS et leur propre écosystème de développeurs. Les gens qui achètent des applications sur iPhone ne les abandonnent pas. Ils restent dans cet environnement. De notre côté, nous allons nous concentrer un maximum dans le haut de gamme et milieu de gamme. En France, nous allons arrêter petit à petit les gammes de mobiles à moins de 100 dollars. De même, nous allons réduire le nombre de références par famille de produits. Dans le haut de gamme, nous allons également réduire le nombre de références. Dans chaque série, d’une manière générale, il y aura moins de smartphones.

À combien évaluez-votre part de marché en France ?

En fin d’année 2015, nous avions seulement 3% de parts de marché. Entre juin et septembre 2016, nous avons atteint environ 10% de parts de marché, nous souhaitons atteindre 12% d’ici la fin de l’année. Selon GFK, nous sommes 4èmes en France. Nous sommes passés légèrement devant Sony et LG. Mais nous sommes toujours derrière Samsung et Apple.

Sur le marché entreprises, vous aviez annoncé il y a quelques années des ambitions très fortes. Or, sur ce segment, votre visibilité est relativement modeste en France. Comment comptez-vous y remédier ?

D’abord, pour le marché entreprises, il n’y a pas besoin de beaucoup de communication extérieure, contrairement au marché grand public, d’où le manque de visibilité que vous évoquez. Or, le marché entreprises est très important pour nous. En France, notre stratégie consiste à être intégrés par nos partenaires. Nous allons la poursuivre. Les grands intégrateurs ou distributeurs comme Econocom et SCC, ont envie de faire plein de choses avec nous, et notamment promouvoir les solutions que nous proposons. Il y a quelques années, il était difficile de convaincre des partenaires de venir travailler avec nous. Ils travaillent désormais avec nous très étroitement. La confiance est établie.

Vous avez présenté, récemment, votre stratégie cloud. En quoi consiste-t-elle ?

Le cloud est l’une des technologies les plus importantes des dix prochaines années. Toutes les industries traditionnelles sont en train de basculer d’une gestion traditionnelle à la digitalisation. Dans le monde, il y a des débats sur le cloud public et le cloud privé. Pour nous, le monde sera ouvert à une multitude d’acteurs. Une seule entreprise ne pourra pas tout dominer, quand bien même il s’agirait d’Amazon, de Google ou Microsoft. Ces entreprises peuvent bâtir un cloud public mondial, disponible sur tous les continents et à un prix compétitif. Cependant, les sociétés ont toutes des données sensibles. Par exemple, les informations sensibles de Huawei sont dans nos propres cloud. Les informations non sensibles peuvent tout à fait être basculées dans un cloud comme celui de Google. Un grand acteur mondial ne pourra pas fournir de réponses spécifiques à toutes les entreprises. En France, EDF, la SNCF ou BNP Paribas disposent de besoins bien particuliers, propres à leurs métiers. Des géants d’origine américaine ou chinoise ne pourraient pas répondre, à distance, à ce type de besoins. Ce genre de prestations doit être fourni localement. C’est la raison pour laquelle nous travaillons avec des opérateurs, en leur fournissant l’infrastructure télécom. Par exemple, nous avons travaillé avec Deutsche Telekom pour répondre aux besoins des grands clients allemands. C’est une approche que nous souhaitons reproduire dans le monde entier.

Compte tenu des ralentissements des investissements télécoms par les opérateurs, allez-vous davantage proposer des offres comme de l’infogérance, par exemple ?

Les segments grand public et entreprises affichent les plus fortes croissances. Sur le marché des opérateurs, il y a toujours une croissance normale, autour de 10%. Bien sûr, il y a un peu de ralentissements sur les investissements télécoms. Les besoins de renforcer le débit restent très demandés par le marché. Avant, les gens regardaient peu la TV et les vidéos sur leur smartphone. Maintenant, c’est une mode en Asie, la vidéo se consulte partout, en 2K, 4K ou 8K. La consommation de ce format de vidéo sera normale dans quelques années. Chez China Mobile par exemple, les revenus data ont dépassé la voix et les sms. Et les besoins n’ont pas fini de se diversifier. Demain, il y aura de la réalité virtuelle. Il y aura certainement besoin de technologie pour exploiter ces contenus sur les réseaux. Les opérateurs ont toujours un rôle à jouer.

Plusieurs équipementiers se positionnent sur le segment de l’Internet des objets. Quelle est votre stratégie en la matière ?

En France, il existe déjà des technologies comme celle de Sigfox et les promoteurs de la technologie LoRa. De notre côté, nous voulons proposer une autre approche technologique. Nous proposons une solution standardisée, sur des fréquences protégées. Cette solution, c’est le NB-IoT. Elle est en train d’être validée par le 3GPP. Cette approche comprend de la QoS, c’est très important pour nos clients. Nous allons mener des tests avec Altice (maison mère du Journal des télécoms, ndlr). Il y a beaucoup de domaines dans l’Internet des objets. Comme dans le cloud, il y a des besoins sensibles et d’autres non sensibles. Chez Huawei, nous estimons que le marché est suffisamment grand pour que différents acteurs puissent proposer leurs propres technologies.

Depuis cet été, les rumeurs sur une possible vente d’Ericsson se sont multipliées. Dans l’éventualité où cette possibilité devait être confirmée, seriez-vous intéressés ?

C’est une question à poser au dirigeant de Huawei monde (rire) ! Nous n’avons jamais fait d’acquisition majeure en trente ans d’existence. Si nous pensons qu’une technologie est bonne, nous demandons à nos ingénieurs de faire de la recherche. Nous pouvons demander à deux ou trois cents personnes de se pencher sur un sujet. Bien sûr, nous n’excluons pas de petites acquisitions, mais c’est avant tout pour les technologies. Par exemple, sur l’IoT, nous avons travaillé avec une petite entreprise britannique, Neul. C’est une structure d’une trentaine de personnes. Ils ont développé un chipset doté d’une très faible consommation. Nous avons fini par acquérir cette entreprise. C’est le genre d’acquisition que nous pouvons être amenés à faire. C’est un choix un peu différent de ce que feraient d’autres géants chinois. Lenovo a géré les acquisitions d’IBM puis de Motorola pour conquérir rapidement des parts de marché. Nous n’allons peut-être pas aussi vite que certains, mais notre approche reste solide.

Quelques sont vos projets pour les prochains mois ?

Nous allons continuer à accompagner les opérateurs sur la thématique du cloud privé. Sur le marché des entreprises, nous avons gagné des projets. Nous allons continuer à travailler sur ce segment avec de gros partenaires comme Arrow et Econocom. Pour le marché grand public, nous allons lancer le Mate 9, un smartphone doté de deux caméras très pointues. Ce sera pour le mois de novembre. En 2017, nous allons lancer le P 10. Une montre connectée et l’équivalent du Surface Book vont également être ajoutés à notre catalogue.

Propos recueillis par Thomas Pagbe

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