vendredi, 24 mars 2017 02:37

« La concurrence entre les réseaux fera baisser les prix »

Écrit par 
Nicolas Aubé, président de Celeste Nicolas Aubé, président de Celeste © JIM WALLACE

INTERVIEW - Favorable aux offres de fibre dédiée à destination des sociétés, Celeste espère devenir l’opérateur de référence des entreprises.

Vous avez récemment présenté vos datacenters en Chine. Pour quelles raisons y êtes-vous allé ?

Nous ne connaissions pas du tout ce marché. Nous avons eu l’opportunité de participer à un salon grâce au pôle de compétitivité Systematic. Ils ont organisé un sommet entre entreprises chinoises et françaises, dont Celeste. Nous avons été invités à présenter nos produits. Au départ, nous ne pensions pas forcément être intégrés à cet échange. En Chine, en ce moment, ils construisent des villes nouvelles, un peu comme Marne-la-Vallée. Les gens à l’origine de ces parojets s’interrogent sur l’intérêt d’y construire des centres de données. Plus précisément, c’est un promoteur, qui construira l’ensemble de la ville qui se pose la question de construire des datacenters.

Il y a des enjeux de consommation d’énergie, de lutte contre la pollution et de densité de la construction. Le modèle Marilyn les a intéressés. Il est vertical et très concentré. À Marne-la-Vallée, notre datacenter se trouve en plein milieu d’une zone assez dense. C’est tout à fait adapté pour les villes chinoises. Pour le moment, j’ignore encore si nous nous développerons en Chine.

Avez-vous eu le temps d’échanger sur les spécificités du marché chinois ?

Le marché chinois est dominé par de très gros acteurs du numérique comme Alibaba par exemple. Les politiques décidées sont déclinées à très grande échelle. Pour nous, s’il y a des choses à faire dans ce pays, ce serait en partenariat avec un gros acteur du numérique local.

Celeste a fêté ses 15 ans cette année. Quel regard portez-vous sur l’évolution du marché des télécoms ?

Le début des années 2000 marque le début de la concurrence. Les réseaux de télécommunication étaient à base de cuivre. C’était le lancement de l’ADSL. Il y avait encore d’anciennes technologies et un seul réseau. Beaucoup d’entreprises n’étaient pas satisfaites par la qualité du service. Éloignées des centres-villes et des centraux téléphoniques, elles avaient des débits faibles. En outre, elles avaient le sentiment d’être en retard par rapport aux futurs développements technologiques qu’elles entrevoyaient. Nous avons créé Celeste pour cela : fournir des services aux entreprises qui paraissaient délaissées dans la stratégie des opérateurs de l’époque. La dérégulation a favorisé la naissance de nouveaux opérateurs sur le réseau cuivre et des boucles locales concurrentes ont émergé. L’époque était porteuse. Un acteur comme Completel a pu, à l’époque, lever 1 milliard d’euros pour construire son réseau. Ces dernières années ont surtout été marquées par une révolution du mode d’accès aux réseaux de télécommunication pour les entreprises. En 15 ans, il y a eu une forte augmentation des usages. À un moment donné, le cuivre a atteint ses limites, d’où désormais le basculement vers la fibre opéré par un nombre grandissant d’entreprises.

Vous voulez devenir le premier opérateur dédié aux entreprises. Quelle est votre stratégie pour y arriver ?

Nous avons fait le choix d’investir dans un réseau de fibre dédié détenu en propre. Ce sont nos câbles que l’on installe dans la rue. Au cours de ces dernières années, nous avons construit un réseau de 1500 km de fibre optique. Cet actif nous différenciera, sur le long terme, de nos concurrents opérateurs alternatifs. Nous investissons environ trois millions d’euros par an dans le déploiement de notre infrastructure. Il s’agit d’un effort conséquent, certes, mais, une fois de plus, c’est cela qui nous différenciera de nos rivaux.

Comment financez-vous la construction de votre réseau ?

En 2012, nous avons fait une levée de fonds. Cette opération nous a permis d’initier le mouvement. Les banques nous soutiennent également. Pendant très longtemps, nos partenaires bancaires n’étaient pas à l’aise avec l’idée de financer la fibre. Ce n’est plus le cas. La fibre est désormais perçue comme un actif solide. Les gens sont surpris quand nous leur disons que nous, Celeste, parvenons à déployer un réseau de fibre. Déployer un réseau de fibre optique est bien plus facile aujourd’hui qu’il y a 15 ans. Il n’y a plus besoin de creuser, nous réutilisons le génie civil déjà effectué dans le sol. Les aménagements législatifs de l’Arcep ont favorisé l’ouverture aux fourreaux déjà installés. Les propriétaires de ces fourreaux doivent proposer une offre de location.

En matière de très haut débit, quel type de fibre allez-vous pousser auprès des entreprises ? Plutôt de la fibre mutualisée ou de la fibre dédiée ?

Le choix de la fibre est très stratégique pour les entreprises. Le FTTH est très bien pour les particuliers. Pour déployer 30 millions de prises, concentrer ses forces sur un seul réseau est préférable. Cependant, cette approche ne fonctionne pas lorsqu’il est question des entreprises. Elles ont besoin de plusieurs réseaux et de fibres dédiées. La fibre dédiée permet de proposer une garantie de temps de rétablissement de 4h et des services spéciaux pour les entreprises. Par exemple, un opérateur peut concevoir des déploiements de fibre spécifiques. C’est impossible avec une fibre mutualisée. Les entreprises ne veulent pas non plus que des tiers interviennent sur leur réseau, pour aller raccorder des clients d’à côté, pas plus qu’elles ne souhaitent que leurs flux de données soient mélangés avec ceux d’autres structures. En clair, les entreprises ont des besoins différents de ceux des particuliers. La fibre dédiée permet de mieux y répondre.

La réglementation portée par l’Arcep, le régulateur des télécoms, en faveur de la mutualisation de la fibre pour les entreprises vous paraît-elle adaptée ?

Je ne comprends pas le récent revirement de l’Arcep qui veut imposer la fibre mutualisée aux entreprises. La mutualisation ne répond pas aux besoins des entreprises, elle ne permet pas non plus d’accélérer le déploiement. La fibre dédiée est disponible dans 14000 communes et la fibre mutualisée dans 1400.

L’Arcep ne cherche-t-elle pas, avec la mutualisation, à réduire le prix de la fibre optique pour les entreprises ?

Je ne crois pas à la question du prix de la fibre. Les premières offres démarrent à 400 euros par mois. C’est plus cher qu’une box, c’est vrai, mais pour une entreprise, les tarifs sont tout à fait abordables. C’est le même prix qu’une location de voiture. Chez nous, nous avons un service de collecte de courrier qui nous coûte 1000 euros par mois. Donc, une dépense de 400 euros par mois pour une entreprise n’entrave pas son développement numérique. L’Arcep a commencé à dire que la fibre était chère il y a un an, environ. Ils n’ont pas fait d’étude de marché, ils n’ont pas comparé les prix avec nos voisins européens. Leurs chiffres sont faux. Pour moi, le marché est très dynamique. Tous les jours, des entreprises s’équipent, que ce soit avec Celeste ou nos concurrents. Beaucoup de collectivités ont fait leur RIP. Certes il existe encore des zones où la fibre peut coûter un peu cher. Ce n’est pas le FTTH qui va résoudre le problème. C’est un mirage. Ce qui fera baisser le prix, c’est la concurrence entre les réseaux. Avec un seul réseau, les tarifs sont élevés, mais les prix sont bien moins chers avec deux ou trois infrastructures. Proposer un seul réseau de fibre optique public relève, avant tout, d’une logique politique. En région, il y a des entreprises qui demandent aux collectivités de prendre en charge la fibre optique. Ce n’est pas aux collectivités de prendre la fibre optique en charge. La fibre n’est pas un service public.

La fin du RTC est annoncée pour 2018. Comment préparez-vous cette échéance ?

Il faut rappeler, c’est nécessaire, que la fin du RTC n’est pas la fin du cuivre, c’est le téléphone qui fonctionne avec le réseau cuivre qui va être interrompu. Orange l’a encore récemment confirmé. Le cuivre va rester pour des offre ADSL ou SDSL de manière pérenne. Commercialement, les offres RTC s’arrêtent à partir de 2018. À partir de 2022, sur plusieurs dizaines d’années, l’arrêt s’effectuera par plaques. Aujourd’hui, les entreprises qui ont des lignes ADSL avec le cuivre pourront continuer à en profiter. Je pense qu’il faut laisser le choix aux entreprises. Nous ne forcerons pas les entreprises à migrer vers la fibre. En revanche, il y a un enjeu pour le M2M. Il y a beaucoup d’entreprises qui utilisent les lignes analogiques car elles alimentent certains équipements sans avoir recours à l’électricité. Sur le réseau, il y a encore plusieurs équipements alimentés grâce aux lignes analogiques. À l’horizon 2030, ces équipements devront être remplacés. En dehors de cela, il y aura une transition entre ligne téléphonique et ADSL ; l’opérateur historique a annoncé des offres de revente. Les entreprises ne doivent pas s’inquiéter de cette migration, selon moi. Concrètement, la fin du RTC signifiera un passage vers la Voix sur IP. Et, aujourd’hui, la VoIP n’est plus un problème pour les entreprises.

Où en êtes-vous sur des sujets comme la téléphonie et les communications unifiées ?

La téléphonie représente 10% de notre chiffre d’affaires. Les entreprises ont conçu leurs propres offres avec du Trunk, des solutions un peu complexes. Aujourd’hui, elles sont intéressées par un mode plus simple de consommation à l’usage, comme le Centrex. Par ailleurs, je constate un engouement nouveau pour le Centrex en 2016. Les communications unifiées, quant à elles, sont un sujet majeur. Cependant, nous n’avons pas d’offres de ce type pour le moment. Nous sommes en train de nous pencher sur cette question.

Sur quels sujets allez-vous travailler dans les prochains mois ?

Il y a un sujet qui paraît terre à terre, mais qui est important : c’est le délai de déploiement de la fibre. Actuellement, il nous faut 4 mois pour déployer une fibre. C’est trop long. La vie d’une entreprise, rythmée par les déménagements, les changements, les rachats, ne peut se satisfaire de délais aussi longs. En 2016, nous avons fait un gros investissement sur la capacité de nos réseaux. Nous avons déployé des câbles de transport de grande capacité, assez loin, près des entreprises. Nous aurons moins de chemin à faire pour aller les raccorder. Ces optimisations nous permettront de réduire le délai de déploiement de la fibre de moitié.

 

Propos recueillis par Thomas Pagbe

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