mardi, 15 décembre 2015 11:48

Energie, objets connectés : deux défis à relever pour Orange

Écrit par  Ariel Gomez et Thomas Pagbe

INTERVIEW. La COP 12 à peine terminée, Mari-Noëlle Jego-Laveissière, la patronne de l’innovation chez Orange détaille la réflexion et les initiatives de l’opérateur en matière d’économie d’énergie, un enjeu majeur pour tous les acteurs de la filière numérique. Autre actualité de premier plan chez Orange : les objets connectés, un marché que l'opérateur investit avec des objectifs ambitieux, notamment pour accompagner les entreprises  dans leur transformation digitale.

 

Orange était partenaire de la COP 21. Vous travaillez depuis longtemps sur les problématiques de consommation d’énergie. A quel horizon comptez-vous réduire de manière significative l’impact énergétique de votre réseau ?

Lors de notre salon de la recherche [qui s'est tenu du 1er au 3 décembre derniers aux Orange Labs d'Issy les Moulineaux], nous avons montré notre travail sur la 5G, une technologie qui doit être prête entre 2020 et 2022. Dans la 5G, nous intégrons nativement le facteur énergétique. Cela n’avait pas forcément été le cas sur la 2G, la 3G et la 4G. La 5G sera la génération technologique sur laquelle nous souhaitons réaliser une évolution significative. Il faut que nous arrivions à transporter cent fois plus de données en consommant deux fois moins d’énergie. L’économie d’énergie doit être significative. Nous travaillons déjà sur différents sujets. Dans nos équipements, nous nous demandons comment « réveiller » [de l'état de veille] un certain nombre d’appareils ou de fonctions. Nous pourrions très bien utiliser des technologies très économes en énergie comme le Bluetooth Low Energy ou le LPWA. Ces technologies transportent très peu d’information mais elles peuvent transporter l’information « réveille-toi ». Avec le 5G, on met en œuvre une connectivité beaucoup plus riche que la 4G, mais dont on n’a pas besoin tout le temps, d’où une baisse de la consommation énergétique. Mises bout à bout, des petites choses comme cela peuvent nous permettre d’avancer.

Sur les réseaux actuels, y a-t-il des choses à faire ? A un moment donné, équipementiers et opérateurs évoquaient le remplacement du câble en cuivre reliant l’antenne à la station de base, qui consommait beaucoup d'énergie, par de la fibre...

Nous avons travaillé avec tous nos équipementiers pour optimiser et baisser les consommations d’énergie. Nous voulons que cela soit concrètement implémenté sur les gammes commercialisées. D’ailleurs, lorsque nous faisons des appels d’offre, la fonction consommation d’énergie est explicite dans nos critères de choix. Nous avons déjà diminué notre facture énergétique. Le groupe Orange a déjà baissé ses émissions de CO² de 21 % depuis 2006. Le trafic transporté sur nos réseaux est colossal. Il ne cessera de croître, notamment à cause de la vidéo. Nous devons être en mesure de le transporter avec une facture raisonnable.

Sur vos datacenter, comment réduisez-vous vos dépenses énergétiques ?

Nous faisons un effort très particulier sur les datacenter, et en particulier sur celui de Val de Reuil, en Normandie. Val de Reuil connaît de faibles amplitudes thermiques saisonnières. Le vent y souffle beaucoup. Nous avons mis en place dans le bâtiment des équipements de refroidissement, mais nous avons également installé du free cooling. La plupart du temps, le bâtiment s’auto-refroidit. Aujourd’hui, nous faisons des datacenter capables d’optimiser la consommation d’énergie. Nous fermons de plus en plus les petits datacenter pour nous concentrer sur les plus efficaces énergétiquement parlant.

Y a-t-il une accélération, voire une précipitation, à se positionner sur le marché des objets connectés ? Orange donnait l’impression d’attendre tranquillement la 5G pour se lancer. Aujourd’hui, vous déployez un réseau LoRa et vous lancez des services pour les entreprises. Aviez-vous peur de voir ce marché vous échapper ?

L’internet des objets, c’est la capacité à mettre en oeuvre de nouveaux modèles d’affaires, à faire en sorte que les objets se parlent, à activer des services. Sur internet, la porte d’entrée pour cette façon de faire est aujourd’hui très limitée. Soit vous avez l’écran de votre ordinateur, soit vous avez l’écran de votre mobile. Mais finalement, internet n’est pas dans l’air ambiant.
Avec les objets connectés, la façon dont Internet va se mettre au service de tout ce que l’on fait tous les jours est extrêmement forte. Nous discutons depuis un certain temps avec Sigfox, les acteurs du consortium LoRa et d’autres acteurs, nous travaillons aussi en normalisation. Mais nos investissements sont pilotés par le business d’abord. Aujourd’hui, des clients viennent nous voir. On sent, surtout sur le marché B2B, que l’on est dans une phase de décollage dans laquelle il y a des vrais cas d’usage, des demandes précises. Je dirai plutôt qu'au lieu de rattraper, nous avons anticipé les choses. Aujourd’hui, au moment où il faudrait sans doute démarrer, nous sommes prêts et nous y allons.

Est-ce la transformation digitale des entreprises qui pousse l’internet des objets ou l’inverse ?

C’est un peu des deux en fait. A un moment donné, certains projets deviennent possibles avec un degré de simplicité important, car les clients s'approprient les outils de cette transformation et transforment les process de leurs propres métiers. Il est vrai qu’aujourd’hui, nous avons des discussions avec tous les directeurs techniques des entreprises. Quand on discute internet des objets, nous pouvons avoir en face de nous un directeur du marketing ou le patron de l’innovation qui vient avec deux ou trois personnes de chez lui. Nous parlons des métiers, des process, des « cailloux dans la chaussure » qui gênent, et de choses que l’on aimerait faire. Nous regardons alors ce qui est possible et comment nous pouvons transformer l'entreprise.

Aujourd'hui, la partie « émergée » de l'IOT, ce sont les objets connectés grand public. Dans vos prévisions de revenus sur ce segment, quelles sont les parts respectives du grand public et du BtoB ?

Le marché B2B est celui qui va décoller le plus vite en termes de chiffre d’affaires. Dans les premières années, la proportion du B2B sera plus importante que le B2C. La nature du chiffre d’affaires sera toutefois différente. Dans la partie B2C, les revenus viendront de la distribution d’objets et des offres de types smart home [maison intelligente]. Sur la partie B2B, il y aura la distribution d’objets, mais aussi des offres verticales sur les smart cities, l’automobile ou la santé, ainsi que, d'une manière plus générale, sur les services autour des données. Aujourd’hui, la monétisation est plus nette de la part du B2B. Sur le B2C, nous donnerons l’occasion à des constructeurs d’objets connectés de commercialiser leurs services.

Le connecté irrigue tous les secteurs d’activité, qu’il s’agisse de la santé ou des smart cities. Cela va-t-il entraîner une réorganisation chez Orange ?

Non, pas du tout. Il n’y aura pas une unité d’affaires objets connectés à côté d’une B.U M2M. Chacun va être dans son rôle. Ensuite, chacun va regarder, sur le bas et le haut de marché, ce qu’il est capable de proposer dans son domaine.

Le Big Data reste-t-il une offre qui peut être décorélée de toute la « tuyauterie »qui produit la donnée chez vous ?

Le Big Data, c’est un facilitateur. Dans le groupe, nous avons une architecture Big Data capable de traiter des données. Cette architecture doit être homogène, pour que nous pussions bénéficier des idées des uns et des autres. Le Big Data doit permettre à tous les métiers de proposer des services. Cela vaut pour les spécialistes du marketing, de la santé, des process... Notre architecture Big Data doit être modulaire, pour être utilisée de différentes manières.
Exemple ? Certains de nos clients voudront utiliser dans leurs applications de la 4G et du LoRA, parce qu’ils auront des caméras de visioconférence dans la rue, qui nécessitent la 4G, et des capteurs de température ailleurs, connectés sur un réseau LoRa. Pour pouvoir exploiter les données issues de ces différentes sources et applications dans une même interface, nous avons des briques de connectivité, de traitement, de calcul, de process. Il faut que cet ensemble mis à la disposition de nos différentes unités d’affaires soit le plus modulaire possible, et qu’elles arrivent à se l’approprier.

La prochaine Livebox d’Orange doit sortir l’année prochaine. Sera-t-elle le centre numérique de la maison ?

Quand on me questionne sur la prochaine box, j’ai des trous de mémoire ! Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’elle sera très bien !

Pour l’année 2014, les budgets R&D de Google et d’Apple étaient de 9,8 et 6 Mrds de dollars respectivement. En 2014, Orange a investi 732 millions d’euros sur l’innovation. Ils ont, bien sûr, des métiers différents, mais leurs produits captent une partie de la valeur que vous pourriez capter. Peut-on jouer à armes égales dans ces circonstances ?

D’abord, nous ne faisons pas le même métier, c’est vrai. Récemment, nous avons visité le labo d’une de ces grandes entreprises, qui travaille plutôt autour du biomedical. Ils disposent de moyens R&D colossaux, il faut le reconnaître. Nous ne sommes forcément pas en compétition frontale avec eux. On peut être partenaires et avoir des intérêts convergents et, en même temps, être concurrents. Nous faisons attention à concentrer nos efforts de R&D sur nos points forts et sur les éléments différenciateurs de l’opérateur. Nous nous appuyons aussi sur la R&D de nos partenaires, de nos fournisseurs. Les R&D de Nokia, Ericsson, Cisco et tous les autres, nous en bénéficions. Je pense que les chiffres ne sont pas forcément comparables. De notre côté, nous cherchons à trouver un équilibre sur la chaîne de valeur qui permettent à chacun de s’y retrouver.

L’innovation ne se situe pas uniquement sur le terrain financier mais sur le terrain des ressources humaines. Les « millenials » sont attirés par les projets porteurs de sens. Comment faites-vous pour attirer des « talents » chez Orange ?

Nous n’avons pas de difficultés à attirer les talents. Je vous rejoins sur ce point : cette génération cherchent à réaliser des choses avec du sens. Les gens ne veulent pas uniquement travailler des technos. Tout dépend aussi des pays. En Afrique ou en Inde, lorsque les gens sont bien formés, ils sont dragués par d’autres sociétés. Nous sommes, je dirais, une « bonne école ». Notre capacité à les garder est variable selon les géographies. Bon, j’aimerais aussi que nous attirions plus de filles, mais c’est un autre sujet.

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