mardi, 15 septembre 2015 10:48

Le million de prises FTTH en ligne de mire

Écrit par  Ariel Gomez et Thomas Pagbe
David Elfassy, président d'Altitude Infrastructure David Elfassy, président d'Altitude Infrastructure David Morganti

INTERVIEW. Si l'Etat  « fait ce qu'il faut » pour faciliter le déploiement des Réseaux d'Initiative Publique (RIP), Altitude Infrastructure, acteur majeur de ce marché, reste cependant très attentif au travail du régulateur sur le prix d'accès aux RIP et à celui des réseaux cuivre. De leur niveau dépend sa capacité à attirer les grands opérateurs commerciaux sur "ses" RIP. En attendant, le groupe pousse son propre opérateur de services Wibox, en forte croissance.

 

Vous revenez de Ruralitic, quel bilan tirez-vous de l'édition 2015 de cette manifestation ?

Ruralitic est comme une université d’été des télécoms. Ce rendez-vous est une bonne remise en jambes pour évoquer, après les vacances, le très haut débit et le plan du même nom dans un cadre décontracté, avec des élus, l’Etat, des opérateurs et  toute la profession. Seul petit bémol, le nombre plus faible de collectivités représentées cette année par rapport aux éditions qui se déroulaient à Aurillac.

La présence d’Axelle Lemaire (la secrétaire d’Etat au numérique, ndr) cette année confirme tout l’intérêt des pouvoirs publics pour la ruralité connectée. Selon vous, comment l’Etat peut-il renforcer le soutien apporté aux collectivités à l’heure où près de 45 % des logements, entreprises et services publics sont couverts par un réseau de très haut débit ?

Je pense que l’Etat fait ce qu’il faut. La mission THD et le plan THD sont des succès. Les collectivités sont mobilisées, puisqu'on dénombre 80 % des territoires ayant présente un projet à la mission très haut débit avec une demande de financement à l’Etat. Aujourd’hui, l’Etat s’implique énormément dans le financement mais également aussi sur la définition des caractéristiques techniques des réseaux en essayant de faire jouer, au mieux, le mix technologique entre la fibre optique, le DSL et les solutions radio, sans oublier le satellite comme ultime solution. Le dernier élément que l’on attend de l’Etat, mais il est lié à l’Arcep (organisme de régulation du marché des télécommunications, ndl), c’est que l’une des parties de la loi Macron demande à l’Arcep de définir des lignes directrices  sur la tarification des réseaux d’initiative publique (RIP). Aujourd’hui, nous concevons des réseaux sous l’impulsion des collectivités et de l’Etat avec des critères techniques. Grâce à cet élément, il y aura également des critères financiers précis. Au-delà de leur propre stratégie, que je ne remets pas en cause, les grands opérateurs n’auront plus de raisons de ne pas venir sur les RIP.

Avez-vous une vision claire sur le calendrier de l’Arcep concernant l’homogénéisation des tarifs d’accès aux RIP comme sur l'orientation des prix de gros [price cap] des réseaux cuivre ?

Nous avons monté un groupe de travail avec des collectivités et la fédération des industriels des réseaux d'initiative publique (FIRIP). Nous avons été reçus dans le cadre de ses travaux par tout le collège de l’Arcep.  Sébastien Soriano, le président et Benoit Loutrel, le directeur général, pour ne citer qu’eux, étaient présents. Pour nous, l’Arcep est clairement dans un calendrier qui devrait lui permettre de divulguer des lignes directrices sur la tarification avant la fin de cette année. De notre côté, nous sentons une volonté de ne pas proposer des prix trop bas pour ne pas brûler de la valeur par rapport aux réseaux construits par les collectivités locales. L’Arcep a également conscience qu’il faudra probablement un peu de temps avant que les prix se stabilisent complètement.

Les prix d’accès aux RIP vont du simple au double. Les opérateurs commerciaux militent, on peut l’imaginer, en faveur des prix les plus bas possibles. Les opérateurs commerciaux exercent-ils une pression sur l’Arcep en ce sens ?

Tous les opérateurs n’ont pas la même logique. On sait, par exemple, qu’Orange défend une politique de tarification assez élevée sur les prix de gros de la fibre optique. D’autres opérateurs préfèrent des prix agressifs. Il y a quand même un tarif de référence sur lequel les opérateurs se sont mis d’accord sur les zones AMII. Il y deux composantes : un achat IRU (Indefeasable Right of Use) de longue durée sur les prises ou de la location. Concrètement, deux options se dessinent. Il y a la possibilité de payer les 500 euros que vaut une prise pour 20 ans en IRU plus, environ, 5 euros par mois pour frais de maintenance. Il y a également la location à la ligne qui intègre tout pour 12 ou 13 euros par mois. Cette option semble faire consensus. Le tout est de savoir comment l’Arcep va travailler autour de ce tarif pour laisser une latitude aux collectivités selon qu’elles aient construit un réseau plus ou moins cher.

L’objectif est-il d’afficher un prix unique, d’atteindre une péréquation absolue partout ?

Ce serait bien qu’il y a une certaine cohérence. Le tarif unique partout serait une bonne idée. Globalement, l’Arcep va donner une ligne directrice. A partir du moment où un tarif unique existe, ce qui fera la différence entre les territoires, c’est le coût construction des infrastructures et les subventions des collectivités ou de l’Etat. Au travers du groupe présent à l’Arcep, nous disions  que sur ces grands réseaux, les opérateurs ne sont présents que sur des petites plaques. Ce qui remplit les RIP aujourd’hui, ce sont les opérateurs à vocation locale comme Wibox ou Coriolis, qui arrivera bientôt sur ce marché. Ces opérateurs ont besoin d’un tarif activé qui ne soit pas trop élevé. Je prends pour exemple Free. Free a pu activer ses réseaux grâce son ingénierie interne, le développement de ses propre DSLAM et de sa propre box. Free a été en mesure de proposer des tarifs très agressifs. Les petits opérateurs ont besoin de tarifs plus attractifs pour arriver sur les RIP et dynamiser ce marché. Aujourd’hui, le prix du détail sur l’internet fixe est plutôt bas.

Discutez-vous aussi sur le prix du cuivre avec l’Arcep ?

Le sujet fait partie de la réflexion globale sur le très haut débit. La question du cuivre est également traitée dans la loi Macron. Cette loi dit qu’il va falloir instaurer des "statuts de zone fibrée". A partir du moment où un territoire est suffisamment fibré, et que ce réseau dédouble le réseau cuivre existant, l’Arcep pourrait dans cette zone, grâce à la régulation du cuivre, modifier à la hausse le tarif du cuivre pour pousser opérateurs à basculer sur la fibre. La tarification du cuivre est liée à cela. Pour nous, ce type de modification ne doit pas intervenir à l’échelle d’une ville, mais plutôt à l’échelle d’un département.

Il n’y pas encore d’accord entre Orange et Numericable-SFR sur les déploiements dans les zones AMII. Cette absence d’accord entre deux grands acteurs trouble-t-elle le marché ?

Sur nos RIP au quotidien, cela ne pose pas de soucis. Nous constatons que les collectivités veulent intégrer dans les appels d’offres ce que l’on appelle des « tranches conditionnelles ». Elles nous  disent de couvrir l’ensemble d’un territoire concerné à l’exclusion des zones AMII. Si les grands opérateurs ne respectaient pas ces zones AMII, nous devons prévoir des dispositions dans le contrat pour les couvrir à leur place. Il peut, en revanche, y avoir une incidence sur le prix de 500 euros par prise évoqué plus haut. Ce prix a été bâti sur un équilibre de co-investissement entre les opérateurs en zone AMII. Si Numericable-SFR co-investit un peu moins et pousse sa technologie câble, le pourcentage entre la fibre optique et le câble pourrait varier. Il y aurait plus de câble que prévu dans ce pourcentage, donc le prix négocié au départ pour une prise pourrait augmenter. Il faudrait pendre en considération le taux de pénétration de la fibre non plus uniquement par rapport au cuivre mais aussi par rapport au câble.

Faute d’accord, Orange déploie seul dans certaines zones. Quel effet cela peut-il avoir sur des opérateurs comme Altitude Infrastructure ?

Le plan France THD dit qu’il existe des zones conventionnées et des zones non conventionnées. Pour le moment, cela n’est pas remis en cause.

Numericable-SFR ne gérera plus le réseau THD du 92. Le département invoque des retards trop importants pris sur le chantier. Pensez-vous qu’une telle décision puisse faire boule de neige ?

Pour le moment, il y a un procès entre les deux parties. Il est difficile de savoir qui a raison ou tort. Je n’ai pas le sentiment ce conflit fasse boule de neige. Le seul effet boule de neige que cela pourrait entraîner est la modification des règles dans les contrats entre les collectivités et les opérateurs de RIP.

En début d’année, vous avez créé un poste de directeur général pour votre opérateur, Wibox. Pour un opérateur d’infrastructure, détenir un opérateur de service conserve-t-il tout son sens ?

Totalement. Autant sur le marché des professionnels, qui est un marché très concurrentiel et très dynamique,  nous voyons quasiment tous les opérateurs de détail arriver sur nos réseaux, autant sur le grand public l’activité est plus compliquée. Les grands opérateurs n’ont pas fait des RIP une priorité dans leur stratégie nationale. Cependant, il faut bien remplir nos réseaux. Il est préférable de d’avoir son propre opérateur pour le faire. Nous avons doté Wibox, qui compte 15 000 abonnés à ce jour, de moyens pour cela. Nous avons racheté l’année dernière France CitéVision, un opérateur FTTH. Nous avons également cédé tous nos abonnés radio. Pour nous, la stratégie de Wibox doit être clairement perçue comme tournée vers le très haut débit. Avec France CitéVision, nous avons mis la main sur une plate-forme voix et une plate-forme télévision pour être complètement autonome sur nos contenus et sur la voix. Wibox possède aujourd’hui une offre avec 160 chaines. Il est possible de s’abonner à Canal ou à Bein Sport. Il y a des  packs enfant et famille. Nous avons révisé nos objectifs à la hausse [100 000 abonnés d'ici 5 ans], car les prises se construisent plus vite que prévu.

 

« Nous avons un carnet de commandes de 200 000 prises FTTH en construction, avant la fin de l’année, nous espérons espère avoir contractualisé au moins 500 000 prises en plus. La barre du premier million de prises en construction et en carnet de commande n’est pas si éloignée »

 

Comment se porte Altitude Infrastructure ?

L’entreprise va bien. Nous avons bien réussi notre mutation d’acteur perçu comme étant exclusivement tourné vers la radio [la BLR, Boucle Locale Radio] vers un opérateur orienté et actif sur le marché de la fibre. Nous gérons 19 RIP, une moitié en technologie radio et une autre moitié en fibre optique. Tout cela avance bien. Nous avons un carnet de commandes de 200 000 prises FTTH, en cours de construction et, avant la fin de l’année, nous espérons espère avoir contractualisé au moins 500 000 prises en plus. La barre du premier million de prises en construction et en carnet de commande n’est pas si éloignée. Beaucoup de prises se construisent en ce moment. Nous nous organisons pour rapidement monter en charge sur les volumes de prises FTTH que nous exploiterons à l’avenir. Nous travaillons d’arrachepied pour avoir sur nos réseaux un maximum d’opérateurs.

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